19 mars 1946 – 19 mars 2026 : 80 ans de la départementalisation, entre promesse d’égalité, responsabilité territoriale et horizon réunionnais
Le 19 mars 1946, La Réunion cessait d’être une colonie pour être érigée en département français, avec la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. Cette date est majeure. Mais elle ne peut être traitée ni comme un simple anniversaire administratif, ni comme un récit linéaire de progrès. Elle engage une histoire beaucoup plus dense : celle d’une sortie du cadre colonial, d’une promesse d’égalité longtemps différée, d’une transformation profonde de la société réunionnaise, puis d’un débat toujours ouvert sur les conditions d’un développement juste, cohérent et réellement adapté à notre territoire.

Le texte du 19 mars 1946 a une portée historique incontestable. Son article 1er érige explicitement La Réunion en département français. Mais ses articles 2 et 3 montrent aussi les limites immédiates de cette bascule : l’extension des lois et décrets métropolitains français n’est ni automatique ni intégrale, puisqu’elle doit passer par des décrets d’application, et les lois nouvelles ne s’appliquent que sur mention expresse. C’est pourquoi plusieurs travaux universitaires, notamment issus de l’Université de La Réunion, rappellent que la départementalisation fut à la fois une rupture décisive et une réforme incomplète, plus ambiguë que ne le laisse croire une lecture purement symbolique.
Les travaux du CCEE vont dans le même sens. Dans ses publications anciennes comme récentes, l’institution rappelle que la départementalisation a affirmé un principe juridique d’égalité, sans produire d’emblée l’égalité réelle. Le CCEE écrivait déjà, dans ses esquisses sur l’éducation et le développement culturel, que la départementalisation en 1946 puis la décentralisation à partir des années 1980 avaient fourni les cadres institutionnels d’un développement « toujours à construire ». Dans l’ouvrage « Vers l’égalité », il est également rappelé que l’alignement du SMIC réunionnais sur celui de l’Hexagone n’intervient qu’en 1996, soit cinquante ans après la loi.
Cette historique est essentielle. Car la départementalisation n’a pas seulement produit des transferts administratifs ; elle a transformé la société réunionnaise sur le temps long. L’Insee montre qu’entre 1946 et 2016, l’économie et la société de l’île se sont profondément modifiées, avec la montée des services publics, l’extension progressive de la sécurité sociale, la tertiarisation de l’emploi et l’amélioration générale des conditions de vie. Mais cette même trajectoire a aussi laissé perdurer des déséquilibres structurels, des dépendances économiques et de fortes vulnérabilités sociales.
C’est précisément pour cela que la référence à l’égalité reste centrale. La loi du 28 février 2017 relative à l’égalité réelle outre-mer l’a réaffirmé sans ambiguïté : la République reconnaît aux populations ultramarines un droit à l’égalité réelle et le droit d’adopter un modèle propre de développement durable pour y parvenir. Ce texte dit quelque chose d’essentiel : l’égalité n’implique pas l’effacement des réalités territoriales ; elle suppose au contraire de les prendre au sérieux. À La Réunion, cette exigence demeure d’autant plus forte que la pauvreté reste très élevée : 36 % des Réunionnaises et Réunionnais vivent sous le seuil de pauvreté, et en 2023 seule une personne sur deux en âge de travailler occupe un emploi.
Dans ce contexte, les débats contemporains sur le « coût » des outre-mer appellent une réponse de fond.Opposer solidarité nationale et contribution des territoires ultramarins est un faux raisonnement. Les outre-mer représentent 97 % de la zone économique exclusive française et 80 % de la biodiversité française. La Réunion, région ultrapériphérique de l’Union européenne, n’est donc pas une périphérie passive : elle participe directement à la présence française et européenne dans l’océan Indien, à la protection d’un patrimoine écologique d’exception, à la projection stratégique, à la coopération régionale et à la continuité de l’action publique dans un espace maritime déterminant.
Cette contribution réunionnaise est concrète. Le cœur du Parc national couvre plus de 42 % de l’île. Les FAZSOI garantissent depuis La Réunion et Mayotte la protection du territoire national et l’animation de la coopération régionale. Lors du cyclone Chido, l’île a servi de hub logistique et de base arrière pour les secours 1/4vers Mayotte. Sur le plan scientifique, l’OVPF-IPGP1 suit en continu l’un des volcans les plus actifs au monde, et l’IRD2 développe à La Réunion des recherches directement liées aux enjeux océaniques, environnementaux et territoriaux de l’océan Indien. Autrement dit, La Réunion reçoit de la solidarité nationale, bien sûr ; mais elle produit aussi de la sécurité, de la connaissance, de la résilience, de la présence stratégique et du commun. La mémoire de la départementalisation oblige aussi à penser l’évolution institutionnelle de l’île. La décentralisation des années 1980 a superposé, dans les régions d’outre-mer, un niveau régional au niveau départemental déjà existant. Cette architecture a rapproché certaines décisions du terrain, mais elle a aussi complexifié l’action publique. Le site internet « Vie-publique » rappelait encore en mars 2026 que l’organisation territoriale française demeure marquée par un empilement d’acteurs et par des compétences parfois partagées, qui rendent moins lisible l’identification du responsable public. Dans un territoire insulaire comme La Réunion, cette question de l’articulation, de la complémentarité et de la cohérence est particulièrement décisive.
À ce titre, Il convient de rappeler que la possibilité pour le conseil départemental de solliciter le CCEE ne procède pas d’une simple convenance institutionnelle, mais d’une faculté explicitement reconnue par le législateur depuis la loi du 6 février 1992, qui permet aux conseils généraux (devenus ensuite conseils départementaux par la loi n° 2013-403 du 17 mai 2013) de consulter pour avis le CCEE sur toute question relevant de leurs compétences. Dans un contexte où les champs d’intervention du conseil départemental et du conseil régional se croisent sur plusieurs politiques structurantes (la culture relève d’une compétence partagée entre collectivités, tandis que l’éducation mobilise, à des titres différents, les 2 collectivités autour des moyens logistiques et matériels des collèges et des lycées, au même titre que l’environnement comme par exemple les espaces naturels sensibles pour le conseil départemental et la préservation de la biodiversité pour le conseil régional), cette disposition prend un relief particulier et conforte la vocation du CCEE à contribuer, à l’échelle de toute l’île, à une meilleure cohérence de l’action publique.
Le CCEE, comme tout conseil consultatif, se définit lui-même comme “l’Assemblée du premier mot”. Cette formule dit bien sa vocation : faire entendre la voix de la société civile organisée, ouvrir le dialogue des expertises, éclairer la complexité, et contribuer à des diagnostics partagés utiles à l’action publique. Son site internet rappelle d’ailleurs que ses avis peuvent être portés à la connaissance non seulement de la collectivité qui l’a saisi, mais aussi du conseil départemental, des services de l’État et de toute institution pouvant y trouver une aide à la décision. Dans une période marquée à la fois par la contrainte budgétaire nationale, la recherche d’une action publique plus lisible et les attentes fortes des populations en matière de justice territoriale, cette vocation prend une résonance particulière.
Enfin, cet anniversaire appelle une parole de responsabilité. Il ne s’agit ni de nier ce que la départementalisation a rendu possible, ni d’oublier ce qu’elle a laissé en suspens. Il ne s’agit pas davantage d’enfermer La Réunion dans l’alternative stérile entre plainte et rupture assimilation. Le vrai enjeu est plus exigeant : tenir ensemble l’histoire, l’égalité, la dignité, la diversité culturelle, la responsabilité publique et l’intérêt stratégique du territoire. À l’heure où les fractures sociales s’aiguisent, où les repères communs se fragilisent et où la cohésion républicaine ne peut plus se satisfaire d’énoncés abstraits. Commémorer le 19 mars 1946, c’est rappeler qu’aucune unité nationale républicaine durable ne se construit sans justice réelle entre les territoires, sans reconnaissance de leurs apports, et sans capacité collective à penser l’avenir depuis leurs réalités propres.
Un tel anniversaire ne devrait donc pas seulement inviter au souvenir. Il devrait inviter à la lucidité, à l’ambitionet à la cohérence. La départementalisation fut un commencement. Huit décennies plus tard, la question qui demeure posée à La Réunion, comme à la République, est simple dans son principe et considérable dans ses implications : que signifie, aujourd’hui, faire réellement peuple commun sans minorer les singularités, sans relativiser les écarts, et sans oublier ce que nos territoires apportent à la France et au monde ?
Bibliographie :
Textes juridiques et institutionnels de référence
Loi n° 46-451 du 19 mars 1946 tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de La Réunion et de la Guyane française
Loi d’orientation n° 92-125 du 6 février 1992 relative à l’administration territoriale de la République
Loi n° 2017-256 du 28 février 2017 de programmation relative à l’égalité réelle outre-mer et portant autres dispositions en matière sociale et économique
Sources CCEE mobilisées
Guy Fontaine, Vers l’égalité – collection « La Réunion d’hier à aujourd’hui »
CCEE – La problématique du développement culturel à La Réunion
CCEE – Bilan de la mandature 2011-2017
CCEE – 20 ans du CCEE La Réunion
CCEE – Avis sur les orientations budgétaires du Conseil régional pour l’exercice 2022
Données socio-économiques et historiques
Insee – 1946-2016 : 70 ans d’évolution économique et sociale à La Réunion
Insee – Indicateurs de pauvreté à La Réunion
Contexte institutionnel et statutaire
Vie publique – Évolution institutionnelle et statutaire de l’outre-mer : chronologie
Vie publique – L’outre-mer, un potentiel stratégique et économique pour la France
Ressources sur les apports stratégiques de La Réunion
Ministère des Outre-mer – éléments sur les territoires ultramarins, mer et biodiversité
Parc national de La Réunion – le territoire
Ministère des Armées – Forces armées dans la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI)